Silence 01

Publié le par Vincent Espagne

Trier dans des boites, feuilleter des papiers, relire, déchirer, vouloir reprendre, saisir… Sur le Silence, tout un dossier, un projet abandonné comme il y en a tant d’autre ! Voilà les premières pages…

S’il lance des bruits, mêmes en débris ou des bruits débridés, alors il vit.

Sachons distinguer les sens du bruit, et implicitement ceux du silence. Dès la formulation de la question : « Le bruit de la vie, est-il le bruit de l’âme » (Echos du café du 25 avril 1993 - La lettre du cabinet de philosophie), j’entends une ambiguïté. De quel bruit s’agit-il ? (Les radioastronomes appellent bruit une émission parasite qui trouble la réception d’une longueur d’onde voisine). On peut proposer – au moins – deux définitions au bruit. Soit des émissions sonores provoquées par le frottement de deux objets et en résonance dans l’atmosphère ; soit du bruit/manifeste de l’être, le plus souvent oral, d’un intellect : une interpellation, voir une provocation. Ces deux propositions peuvent s’appliquer au silence. Celle, poétique et/ou dramatique, de la mort, le corps sans vie, dont la mécanique s’étant arrêtée n’émet plus de son. Un des premiers réflexes devant le corps inerte, n’est il pas de poser l’oreille sur la poitrine pour tenter de déceler le cœur battre encore. A ce silence dramatique, s’oppose le bruit rassurant, voir fascinant, perçu par l’enfant posant sa tête sur la poitrine de sa mère et ré-entendant le premier son qu’il aura enregistré lors de sa maturation intra-utérine. A ce premier stade, propose Merleai-Ponty : « rien n’a été perçu et c’est pourquoi il n’y a rien à se rappeler. Il n’y a rien eu que l’ébauche d’un moi naturel et d’un temps naturel. Cette  vie anonyme n’est que la limite de la dispersion temporelle qui menace toujours le présent historique. Pour deviner cette existence informe qui précède mon histoire et la terminera, je n’ai qu’à regarder en moi ce temps qui fonctionne tout seul et que ma vie personnelle utilise sans la masquer tout à fait ».*

La première perception de l’être, avant la vue, l’odorat, le goût, le toucher est l’ouïe. Telles les fondations d’une construction, les premiers repères du fœtus sont sonores. Et le son du cœur, perçu avant la naissance est le premier manifeste de l’attachement entre deux âmes.

Il en va de même pour le chant des oiseaux ou le frottement des élytres de certains insectes. Ces bruits s’inscrivent dans le processus de la reproduction de l’espèce. Bien qu’ils soient dans le registre de la sérénade, et si tant est que cet appareil de séduction n’est jusqu’à preuve du contraire, pas intellectualisé par le coucou ou le coléoptère, s’agit-il là d’une manifestation de l’âme ?

Soit le silence intérieur, caractéristique durant une séance de psychanalyse. Le patient s’arrête de parler. Il se retourne en lui-même, à l’écoute de ses bruits intérieurs. Non pas ceux de sa mécanique corporelle, mais ceux diffus, lointains, parfois presque inaudible, des souvenirs ; émission ténue comme celle d’une étoile très lointaine et très ancienne. Dans le même registre du silence, il y a celui qui permet à quelques uns de tenter de se rapprocher par l’isolement du Grand Architecte. La méditation impose le silence ; n’avoir rien à entendre, ne rien dire, pour mieux écouter une émission non plus sonore, mais spirituelle. Dieu aurait donc le pouvoir de se manifester dans un registre au-delà de l’éther ? Certains continuent à croire que le tonnerre, le grondement de la tempête, du volcan sont les manifestations les plus pertinentes de colères divines, d’autres sont excités par cette crise de la nature ; pour tous, elle confirme que la terre tourne.  L’ordre naturel des choses s’impose. Un silence impromptu précède souvent l’orage et les animaux ne s’y trompent pas.

Le silence absolu n’est « perceptible » qu’à une seule condition : l’intérieur d’une boîte parfaitement étanche, la « chambre sourde », absolument stable et sans aucune manifestation mécanique en son intérieur. Le récepteur de ce « bruit=0 » ne peut être qu’un appareil inerte, électronique. Cet engin n’a aucune utilité sinon celle de tester la précision des radars militaires ou des radiotélescopes. S’introduire dans un caisson d’isolation sensorielle a pour effet d’amplifier les bruits de son propre corps, ceux de sa respiration, du rythme cardiaque, du chaos stomacal et intestinal, le flux sanguin. C’est parce qu’il y a conscientisation de Soi par une perception exacerbée de ces bruits intérieurs qu’il y a manifestation de l’âme. L’esprit se reconnaît à travers son support : le corps en vie ; un postulat qui coupe court à la question et permet de dire : le bruit est la manifestation de la vie. L’aveugle peut savoir, à l’écoute, s’il est dans un espace clos ou à ciel ouvert, si la vie d’un autre est à proximité vie. L’association du dire et de l’entendre (s’entendre dire) confère à la perception de soi un rôle fondamental dans l’élaboration de la conscience.

Quant est-il de la perception de bruits des avions et des bombes par les enfants d’Irak ? Un bruit, pourtant très proche de celui de l’orage, prend une signification toute autre. Ce n’est plus le chaos légitime de l’Univers, mais le désordre des âmes qui s’exprime.

* : Phénoménologie de la perception, Merleau Ponty – Coll TEL, Ed Gallimard.

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Publié dans Chapô

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