Silence 02

Ce téléphone qui ne sonne pas. Le souvenir de la voix de celui dont on se demande ce qu’il fait, où il est. Cette voix qui résonne quelque part dans la mémoire. A souhaiter l’entendre, j’en entretiens la fréquence, la modulation, les intonations. Comme autant de traces enregistrées, dont on relit régulièrement le contenu.
C’est un silence plein de bruits : le vent dans les arbres, un chien qui aboie, un moteur au lointain, les insectes du jardins, le son si particulier de la chaleur lourde qui tente d’entrer dans la pièce à travers les volets tirés et les fenêtres ouvertes, un silence vert de chlorophylle, un silence à l’odeur d’orage. C’est dans ce silence, plein de bruits que la résonance de la voix de celui que j’aime prend toute son ampleur. Sieste, rêve…
… L’être aimé est quelque part dans cette foule bruyante et agitée. Sa présence se fond parmi les déplacements des autres. Souvent, ils me regardent. Je ne comprends pas leurs paroles. J’entend un brouhaha intense et plein de cris et d’injonctions dont le sens m’échappe. On attend de moi quelque chose. Il fait aussi lourd dehors, sur la place noire de monde que frais dedans. Le bruit de l’agitation se perd dans les hauteurs des voûtes de pierre, là ou la lumière parvient à peine. Sons et photons se dissolvent sous les croisées. Les pierres semblent grises de la couleur de l’absorption, celle qui ne réfléchit rien ; en tous cas pas la lumière. Quelques meubles de bois grossiers : longues tables, bancs et quelque chose d’imposant (un confessionnal ?)…
Ce silence à un goût. Celui qui mélange la quiétude apparente et un tourment intérieur, le goût d’une endorphine particulière ? Je ne dis pas ce que je ressens. Simplement, je cherche à en apprécier la saveur. C’est un exercice que l’on ne partage pas, que l’on fait en silence.
… J’enfle à la hâte une robe ample de lin. La revêtir me donne aussitôt une sorte de pouvoir. Les regards des autres redoublent d’intensité à mon égard. Je lis dans ces yeux brillants dans la pénombre comme une supplique. Je pense prononcer des paroles d’apaisement. Je voudrais convaincre de la sécurité de cet endroit, qu’elle lui est conférée par une règle communément admise ; ce lieu doit inspirer le recueillement et la solidarité…
Mais les souvenirs s’estompent. Les traces du rêve, et celles d’un vécu pourtant pas si lointain, sont délavés petit à petit par une pluie de solitude. C’est la grisaille du manque, la mémoire qui se vide peut à peu, un silence s’installe. Jusqu’à l’absolu ?
… Quelqu’un brandit au dessus de la foule une tête coupée, les yeux fermés, un sourire de dormeur aux lèvres, cheveux noirs et brillants, comme ceux des indiennes. La tranche à la base du cou n’est pas nette, comme si la décollation avait été faite aux ciseaux par un tailleur maladroit. Je dois rejoindre le lieu du sacrifice. Les gens, sur mon passage, s’écartent. On a installé au milieu d’une chapelle un meuble/outil. Une patine témoigne de son ancienneté et de son grand usage. Toujours encadré par la foule, je constate que cette tête que l’on me présente est fraîchement coupée par cette machine de rituel ; par une ouverture au devant du meuble, la tête a du jaillir. Par où a-t-on introduit le corps du supplicié ?...
Les traces de la mémoire se révèlent pourtant dans le silence intérieur, dans les moments de solitude. Ce sont comme des objets qu’une obscurité naissante fait peu à peu apparaître. Leur contenu, leur sens luisent de plus en plus pendant que la grisaille de la solitude envahit l’être. Fluorescence des traces.
… Pourquoi cette foule est-elle en colère ? Pourquoi s'en remet-elle à moi ? Je cherche du regard celui que j'aime - il est dans la foule, je le sais - et le le trouve pas. Fin du rêve.
Je me surprends à redécouvrir le son d’un insecte égaré dans ma chambre. Ce son, j’en ai entendu des milliers dans cette campagne si souvent arpentée. Ce son, dont je peux aujourd’hui en détailler la modulation, la fréquence. Il est fortement gravé dans ma mémoire et je l’avais pourtant oublié. Fin de la sieste. La solitude, le vrai-faux silence de la pièce, mon silence intérieur me permettent d’interpeller ma mémoire, de vivifier un souvenir et d’en apprécier la saveur. Silences et souvenirs ont des goûts très proches ! Quant au souvenir de celle de la bouche de l’être que j’ai aimé…