Petit conte de Noël

Publié le par Vespa

Trouvé dans le 6ème carnet de Pierre Espagne

Jacques Prévert à la terrasse du Flore.

Il est tassé sur sa chaise, les yeux mi clos. Pour une fois il n’a pas de cigarette à moitié fumée, collée au coin de la bouche. Arrive Michelle Vian, la femme de Boris. Jacques ouvre grand un œil, la voit.

-  Viens t’asseoir Michèle. J’ai une nouvelle à annoncer, mais je ne savais trop à qui.

Michelle, d’un geste, décrit la terrasse.

-  Il y a pourtant du monde ici, et tes amis à qui tu aurais pu…

Prévert allume une cigarette. Le filet de fumée qui s’élève lui plissé l’œil droit.

-  Oui, mais je veux que ce soit une femme qui ait la primeur. Assieds-toi.

Michelle se pose sur une chaise en rotin. Prévert se cramponne à sa main.

-  Cette nuit, j’ai rencontré la mère de Dieu…

-  En rêve ?

-  En vrai. Elle s’était déguisée en gitane, place Blanche. Mais quand elle a vu que je l’observais et que j’avais des doutes, elle s’est approchée de moi et elle m’a dit : « Oui, je suis bien la mère de Dieu ».

-  Et alors ?

-  Alors… Mais c’est immense, c’est inouï ce qu’elle m’a dit ensuite : « Je suis la mère de Dieu, mais je ne sais pas qui est son père…  Je veux dire que je ne sais pas avec qui j’ai fait Dieu… Dieu est un bâtard… Tu te rends compte, Jacques… » Elle m’a appelé par mon prénom… Elle me connaissait… Et puis a-t-elle ajouté : « Plus tard j’ai fait un fils avec Dieu le père… Je m’y perds… Et qu’est-ce qu’il fait mon fils, quand le peuple lui crie « On veut bien t’écouter, mais on a le vendre vide ». Il multiplie les pains. Ces pains, je suis certaine que ce sont des bâtards !!! Pas des miches, ni des ficelles… des bâtards… C’est lui qui est ficelle… Et moi, dans toute cette histoire, je suis la dinde de la farce et peut-être même en même temps la farce de la dinde… »

Prévert rallume sa cigarette qui n’en avait pas besoin. Michelle se lève.

-  Jacques, tu devrais aller voir Bruckberger, tu sais le dominicain qui traine parfois au Tabou. Sans doute, il t’expliquera…

Jacques Prévert hausse les épaules, comme accablé.

-  N’empêche que la vierge m’a révélé un sacré mystère… Pourquoi à moi ?

Michelle l’embrasse.

-  Il fallait le lui demander.

Jacques hoche violement la tête.

-  Je n’avais rien bu… Alors si ce n’est pas moi qui étais ivre, c’est peut-être elle, la gitane… ou la mère de Dieu déguisée en gitane… Le doute, Michelle, le doute affreux. SI je garde mon chapeau sur la tête, ce n’est pas parce que je suis rabbin, c’est pour évite que le sombre oiseau du doute vienne pondre ses œufs dans ma perruque…
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Publié dans Chapô

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