Spleen 02

La confiance, chimère de l’âme
Pourquoi l’enfant ferait-il confiance à l’adulte, alors que sans être averti, il est arraché du sein de sa mère pour se voir introduire de force dans le bec la cuillère pleine d’une soupe, en rien comparable au lait maternel, et qu’un peu plus tard, on l’enlève de l’environnement en apparence sécurisé du domicile parental pour le plonger dans le lieu de toutes les railleries qu’est la cour de l’école ?
La confiance régit chaque acte de notre vie. Confiance en soi, comme si nous étions en mesure, même une fois adulte, d’apprécier sincèrement les limites de nos facultés physiques et intellectuelles. Confiance en l’autre, comme s’il était, une fois le contrat de mariage (ou de PACS) établi, à l’abri de toutes tentations. Confiance au patron, comme s’il était le garant de la pérennité de l’entreprise, de l’assurance du travail et du salaire. Confiance en les élus du peuple, comme s’il était à l’abri de la confusion entre l’intérêt particulier et celui de la collectivité. Confiance en l’Etat, qui se trompe de plus en plus souvent, préférant une gestion partiale et partisane à celle de toute une Nation. Et hypothèse suprême, confiance en Dieu, au nom de qui on promet, en échange de son adoration, paix intérieure et universelle. Qu’en est-il alors de cette Nature si souvent en colère ; de cette espèce humaine, facteur de tous les maux, et dont les fractions excellent en rivalité ? Si elle est une valeur, la confiance ne peut être un pilier de la morale, dans le sens, où à la moindre occasion, réfléchie ou inconsciente, elle est sujette à la trahison. Notre système, sous tous ses aspects, politique, économique et social, est établi sur la confiance. Et si celle-ci est aussi fiable que l’on veut nous le faire croire, les tribunaux auraient moins de dossiers à instruire. Il y a quelque chose de chimérique dans cette valeur qui n’est qu’une passion de l’âme avec son lot de fragilité et d’instabilité. Si l’homme est un loup pour l’homme alors la confiance ne peut être qu’accompagner de vigilance.
In La lettre du Cabinet de philosophie, janvier 1994.