Le sida, c'est la mort !
J’écrivais cette contribution à la « Lettre du Cabinet de philosophie » en mai 1993 après le débat du café : « Doit-on se réjouir d’être mortel ? » En lisant certains blogs, après une conversation hier soir à table, je ne peux m'empêcher de le placer ici. Suis-je ringard, à côté de la plaque ?
« Se débarrasser de la vie, c’est se priver du bonheur de s’en moquer. Unique réponse possible à quelqu’un qui vous annonce son intention d’en finir. » Cioran. C’est que j’étais tenté de répondre à un ami qui me prévenait avec le plus grand sérieux son intention s’il apprenait un jour être touché par le VIH. Difficile de philosopher sur un tel sujet ? Autant le vaste champ de l’éthique est l’objet de toutes les supputations morales, religieuses, philosophiques, autant le sida, que Michel Bounan comparait à la « peste noire » du XIVe, est si proche de tout un chacun, que le temps manque pour en faire faire un sujet théorique. « Le sida, c’est la mort » hurlaient les militants d’Act Up. Le slogan est juste et précis. C’est l’ombre de la grande faucheuse que l’on perçoit dans le regard de celui, qui non seulement a rencontré fortuitement le virus, mais cumule les infections, celui qui sait que sa vie est en sursis. « Condamnation » lit-on dans la presse bourgeoise… les mêmes d’une personne reconnue coupable. La maladie est peut-être assimilée dans l’imaginaire populaire à une faute gravissime, certain(ne)s ont même osé affirmer qu’il s’agit d’une sanction divine contre la débauche et la perversion ! Du temps de la peste noire, la société était malade dans ses relations sociales : écarts considérables entre les classes dirigeantes et les paysans, guerres, famines, inquisition… Faute de comprendre que l’épidémie avait pour principal vecteur l’inexistence d’hygiène, on a vite fait de trouver des responsables dans certaines communautés. Cette maladie endémique fût alors qualifiée de « peste juive » ! Et aujourd’hui ? De qui, de quoi est malade la société ? Pour que dès la découverte du sida, on mette à l’index les homosexuels, les africains et les toxicomanes ? Comme si, avec la promesse de la fidélité que l’Eglise obtient si facilement chez les jeunes mariés, l’hétérosexuel(le) était à l’abri ! Quant cessera-t-on de se jeter mutuellement ? La société dans son entier est concernée et les récentes déclarations de responsables politiques doivent être suivies de mesures nous concernant tous, sans introduire un système coercitif ou répressif, des mesures qui engagent la responsabilité de chacun, et où l’accompagnement des malade est pris en charge par les « proches » ET la collectivité…
L’attitude la plus souvent rencontrée, face à ce que beaucoup considère comme une fatalité, ressemble à une démission. Et pour cause ! Est-il tolérable de « vivre avec » ? Je ne parle pas de celles et ceux qui, séropositifs, s’installent dans un arsenal de procédures, de protocoles, et dont le jeu de relations sociales et affectives est modifié en profondeur ; mais des autres qui forment le plus grand nombre. Combien faut-il avoir perdu d’amis pour être compté dans ce que les acteurs des campagnes de prévention désignent par « personnes concernées et proches » ?
La préparation à sa propre mort passe par l’appréhension de celle des autres. C’est soit la fuite et alors la douleur est encore plus grande, soit l’accompagnement et alors, en cherchant à comprendre les causes, on peut la considérer comme un soulagement. L’idée de néant, de vide, de non-existence est insupportable tant l’égo est fort. L’échéance du rendez-vous avec Hadès plonge l’homme dans le plus grand complet désarroi. Et pourtant, la mort après la maladie opportuniste (le virus, responsable d’une dégradation des défenses immunitaires, entraîne des affections aux quelles la résistance ne peut faire face), n’abrège-t-elle pas bien des souffrances ? N’est-elle pas parfois, de plus en plus souvent, une délivrance, après la déchéance ?