Trente minutes avant la séance, j’hésitais. Mais dès les premières images, les canaux lacrymaux enflent de liqueur salée, puis vient cette sensation délicieuse du poids qui vous enfonce dans le fauteuil : une perle de générosité que ce Camera Kid – Born into Brothels de Ross Kaufmann et Zana Briski. « Tante Zana », avec une patience infinie et une détermination sans borne, initie huit enfants à la photographie. L’environnement est glauque, une concentration de misère, de violence : Sonagochi un quartier de bordels à Calcutta. Les mômes sont filles et fils de prostitués. Leurs mères, leurs tantes, leurs sœurs travaillent sous leurs yeux. L’histoire : une recette étrange pour éviter à quelques gamins et gamines la destinée la plus sombre. Quelques appareils photographique, les cours de Tante Zana, beaucoup de paroles échangées, apprendre à exercer un regard critique sur ses images, raisonner... Ils et elles se font petit à petit à l’idée qu’un monde meilleur leur est possible. Tante Zana fait tout pour les scolariser en pension, convaincre les directions, les mères, les grands-mères, les tantes, obtenir les papiers… Un talent immense se révèle, celui de Avijit. La mayonnaise prend lentement, mais à chaque instant, tout peut basculer. Zana découvre qu’un enfant séropositif ne peut pas accéder à ces écoles. Chacun des enfants se soumet au test… La mère de Avijit est brûlée vive par son proxénète… Invité au World Press Photo à Amsterdam, Zana n’arrive pas à obtenir son passeport… On sait aujourd’hui qu’il étudie dans une prestigieuse école près de New York. Ses études sont payées par la vente de ses propres images ! (Big happy end for him !). Cette projection est un des moments cinématographiques les plus émouvants dans ma vie de cinéphile !
Caméra Kids devrait être édité en DVD -Surveiller http://www.camerakids.fr/ . Les images des enfants sont vendues pour payer leurs études (en France, Galerie Agnès B.). Une ONG poursuit l’action initiée Zana Briski. D'autres images des enfants sont sur le site de l'association : http://www.camerakids.fr/.
Fred – Alias Mr Big est dans ses nouveaux murs. Il reprend le clavier. Il me manquait ! Comme cadeau de retour, un effroyable aveu : Fred ne pense qu’à la bague au doigt ! (http://spaces.msn.com/members/MRBIG007/ - May Me 25 janvier). Et se différencie d’une majorité qui serait « à ce point allergiques à toutes formes d'engagements ». Mais alors là, jeune homme, vous vous trompez totalement. J’en veux pour preuve l’acharnement des gays et des lesbiennes à vouloir singer les hétéros avec des PACS, des mariages, des droits à l’adoption, à faire des enfants… Chez les gays, il y a de tout, des en couples - ça va vient, des en couples stables et fidèles, des en couples stables – avec on va voir ailleurs de temps en temps, ou on en amène un troisième pour changer un peu, des célibataires qui y tiennent, des célibataires en espérance de couple, des qui s’en foutent, des qui ne peuvent pas… Je n’ai rien contre l’institution du couple, dès lors que des droits y sont afférents. Mais alors, il devrait aussi y avoir des droits pour les célibataires. C’est vrai, c’est tellement plus facile de faire son outing familial en présentant sa moitié, de négocier un crédit à la banque quant on cumule deux salaires… Pour nous les célibataires, macache ! Aucun avantage à la SNCF, ni chez les assureurs, le maximum d’impôt… Ce que je partage avec Fred, c’est l’effet de la formule « Je t’aime » dans le creux de l’oreille. Alors là j’en redemande du couple ! Une chose est certaine en ce qui me concerne, après chacun de mes couples, j’en suis sorti certes grandi, mais plus exigent encore dans la qualité du « Je t’aime ». Sincérité, confiance, réciprocité sont des choses tellement fragiles et précieuses de nos jours.
Mon cher Fred, ramener le couple à « une vraie vie d’adulte responsable » est un raccourci. Le couple, c’est une responsabilité partagée par deux adultes consentants et déjà responsables. Heureusement que la vraie vie n’est pas qu’en couple. Sinon tous les célibataires n’ont pas de vraie vie ! Mais une fausse ? Celle précisément faite d’aspirations, d’utopies, de rêves, de navigations dans des espaces virtuels, de consommations compulsives, de dépressions à répétitions… Fred, je te rassure, il existe un très grand nombre de célibataires qui ont une vraie vie, avec une famille active, des engagements citoyens, des passions… Pour ceux là, être en couple serait la cerise sur le gâteau qu’est la Vie. Dans cette société décadente et excluante, j’ai une exigence plus urgente pour moi-même que d’être en couple, celle de me préoccuper de ceux que j’aime et qui me sont proches dès lors qu’ils ou elles souffrent et, hélas, ils sont de plus en plus nombreux ! Ce n’est pas un pis aller, mais une nécessité. C’est, je pense, dans cette dynamique que je rencontrerais peut-être une nouvelle fois celui avec qui je croquerais la cerise. Sinon, que ferais-je de cette charge affective ? En couple, il faudrait que l’autre accepte le partage ! Souhaitons à Mr Big de trouver très vite sa moitié, il a un besoin immense de tendresse !
Sébastien a lancé son enquête mais, vu le nombre de commentaire, cela n’a pas l’air d’intéresser grand monde (http://spaces.msn.com/members/sebcbien170180/). En fait de monde, c’est le chacun pour soi. J’en veux pour preuve la lecture de mes blogs préférés. Je ne vais pas faire une généralité, mais il me semble que l’accumulation de ces témoignages révèle une épidémie de dépression affective. Ou alors aurais-je une propension à me diriger que vers les pages qui font état d’errances, de quêtes, de tentatives, de ratages, de doutes ? Quant c’est joliment écrit et que l’auteur ne se la pète pas, ces petites chroniques de pédés contemporains sont pourtant agréables à lire. Ainsi vont nos vies ! Là où vient l’effet, c’est quant un de mes lecteurs me trouve « vieux monsieur » ! Voilà le sens de nos blogs : un démultiplicateur/accumulateur de miroirs. Efficace ! On ne peut pas tricher avec un blog. Je suis en train de vieillir, d’étaler ma science, de me raccrocher aux branches, de sauver les meubles, de faire avec ce qu’il y a...
Peut-être que si Sébastien avait été blonde les choses se passeraient différemment pour lui ! Ce qui me différencie de lui aujourd’hui, c’est que je ne me pose plus la question en ses termes mais plutôt en « Que faire pour être encore désirable ? Rester jeune ? ».
Au-delà de la dépression affective… la dépression sociale. Parce qu’en fait, c’est surtout celle-là qui me préoccupe. Des indicateurs rougissent. Jeunesse en colère, enseignants en colère, salariés en colère, et tous ces gens que je croise chaque jour et qui manifestement n’ont pas l’air heureux... M Barroso, président de la Commission européenne se demande si « le pays de Molière ne déderait pas à la tentation du malade imaginaire » ! Que connaît-il de nos quartiers, de nos foyers ? Sait-il que des millions de nos concitoyens vivent en dessous du seuil de la pauvreté ? Sait-il que les discriminations de toutes sortes sont courantes. Dans ce pays, il ne faut pas être jeune, immigré, homosexuels, séropositif, handicapé, femmes… Le modèle en vigueur : la boboïsation, le couple tranquille, la classe moyenne écologiquement responsable, celle qui ne coûte pas cher en prestations sociales, celle qui peut choisir entre écoles privée et publique, celle qui accepte comme une fatalité la précarisation et la pauvreté grandissante, qui ne râle pas ou si peu, celle qui vote mou… Décidément, je n’aime pas mon milieu, ni ma génération !
Combien sommes nous à faire des statistiques et à en tenter de comprendre quelque chose comme le fait Sébastien (http://spaces.msn.com/members/sebcbien170180/) ? D’après lui, les 18-20 ans cherchent l’amour, les 20-25 cherchent l’amour mais avec une « grosse prépondérance pour le sexe », les 25-30 ans voudraient plutôt se stabiliser et les 40 et plus « oscillent entre stabilité et lassitude ». Ensuite vient la question des pratiques. De l’étude de Sébastien, il apparaît que « les 18-25 sont très souvent passifs (…) les 25-35 (en gros, alors attention je dis très souvent…donc ce n’est pas la majorité des cas), sont plutôt 50/50 et passé 35 ans on retrouve majoritairement des actifs (purs et durs !) ». Je n’arrive pas à me faire à la proposition de traiter de nos sexualités en % pour en tirer la conclusion : jeune, c’est la tendance Amour qui l’emporte, vieux, c’est la lassitude ! Les choses sont beaucoup plus complexes et il y a pléthore d’études et d’ouvrages sur la question. « Comment quelqu'un qui aime être sodomisé peut-il en venir à ne plus se faire prendre et à devenir lui-même actif ? », pour Sébastien, c’est un mystère !
Mon cher Sébastien, aucune statistique ne peut expliquer ce qui n’est pas un postulat. Renverse la proposition, et c’est tout aussi mystérieux ! Comment en vient-on à vouloir se faire enculer sur le tard, comme cela arrive aussi très souvent ? J’aimerai t’accompagner à formuler tes questions autrement. Tout les PD se les posent un jour, généralement la première fois entre 18 et 25 ans (plus ou moins discrètement – tout dépend du degré d’outing). Afin de tenter d’y comprendre quelque chose, quelques constats. De là où je vis (en Seine-Saint-Denis), j’observe le quotidien de mes congénères, j’écoute, j’échange. Les couples sont stables mais très discrets. Si les études se sont interrompues brutalement, l’errance est assurée. Beaucoup de très jeunes célibataires vivent dans une précarité extrême. En dix ans, les vecteurs de rencontres se sont démultipliés très rapidement (gay-land, gay-press & gay-business, téléphonie, Internet – certains jeunes dépensent compulsivement leurs maigres ressources dans l’accès à la toile et avec leur portable !). Etre homosexuel(e) et d’origine musulmane est un calvaire infernal. Dans le même temps, la vigilance et la prévention sur le sida sont relâchées pendant que la mobilisation sur les droits du couple s’amplifie.
La première question de Sébastien est après tout assez simple : « Pourquoi le ratio offre-demande baisse-t-il autant d’un coup ? » J’en ai une autre. Observons le turn-over sur les sites. Que deviennent ceux dont les profils disparaissent, dont les blogs sont abandonnés ? Dans les blogs actifs, on trouve des tas de témoignages sur le devenir des uns et des autres.
Voir par exemple : http://spaces.msn.com/members/mickhaell/ - Celui de trop… - 24 septembre : « On cherche trop souvent l'amour... A force de le chercher et d'aller d'illusions en désillusions on finit par savoir faire semblant. Faire comme si c'était vrai, qu'on s'aimait depuis toujours et que demain serait notre lit. Mais il n'en est rien. Pour des raisons diverses, pour un trop plein d'espoir, un concours de circonstance, le destin… ». Je tente une première conclusion que je suis prêt à remettre en question. Globalement, la misère affective et sexuelle s’amplifie, corrélativement à l’aggravation de la précarité. Cet état, que nous sommes très nombreux à vivre, toutes tranches d’âges confondues, est totalement banal, tout autant que la présence d’hétérosexuel(es)s dans les gay-prides, et les discriminations perdurent fortement. Assez rapidement les jeunes en ont soupé des baises kleenex. Entre 30 et 40 ans, on s’accroche en effet à la stabilité et les repères communautaires sont bien pratiques…
Au-delà, Sébastien n’en sait pas beaucoup : « Car désolé messieurs mais les mecs qui pourraient avoir l’âge de mon père, ça me branche pas trop (lol) alors ceux de l’âge de mon grand-père… ». Sébastien, partirais-tu du principe que les hommes de 40 ans et plus qui cherchent à correspondre avec ta jeune personne en ont forcément après ton cul ? C’est un poncif ! Qui ne fonctionne pas avec moi. Parce que je ne crois pas aux recettes, ni aux principes. Je crois en la faculté humaine de changer, de s’adapter, de se remettre en question.
Alors quant à la quête de l’Amour, parce qu’après tout, le fond de la question de Sébastien est bien là, les choses n’ont guère évolué en vingt ans. C’est tout aussi compliqué mais pour moi moins mystérieux, parce que plus lisible. Le mal endémique, tu le trouves dans la dégradation du respect et de la tolérance, tu le trouves dans des exigences infondées, des exclusives, tu le trouves dans la marchandisation du sexe et de l’amour. Que pourrait-on faire ensemble pour que cela change ? Voilà un objectif à ton enquête qui me conviendrait !
Trier dans des boites, feuilleter des papiers, relire, déchirer, vouloir reprendre, saisir… Sur le Silence, tout un dossier, un projet abandonné comme il y en a tant d’autre ! Voilà les premières pages…
S’il lance des bruits, mêmes en débris ou des bruits débridés, alors il vit.
Sachons distinguer les sens du bruit, et implicitement ceux du silence. Dès la formulation de la question : « Le bruit de la vie, est-il le bruit de l’âme » (Echos du café du 25 avril 1993 - La lettre du cabinet de philosophie), j’entends une ambiguïté. De quel bruit s’agit-il ? (Les radioastronomes appellent bruit une émission parasite qui trouble la réception d’une longueur d’onde voisine). On peut proposer – au moins – deux définitions au bruit. Soit des émissions sonores provoquées par le frottement de deux objets et en résonance dans l’atmosphère ; soit du bruit/manifeste de l’être, le plus souvent oral, d’un intellect : une interpellation, voir une provocation. Ces deux propositions peuvent s’appliquer au silence. Celle, poétique et/ou dramatique, de la mort, le corps sans vie, dont la mécanique s’étant arrêtée n’émet plus de son. Un des premiers réflexes devant le corps inerte, n’est il pas de poser l’oreille sur la poitrine pour tenter de déceler le cœur battre encore. A ce silence dramatique, s’oppose le bruit rassurant, voir fascinant, perçu par l’enfant posant sa tête sur la poitrine de sa mère et ré-entendant le premier son qu’il aura enregistré lors de sa maturation intra-utérine. A ce premier stade, propose Merleai-Ponty : « rien n’a été perçu et c’est pourquoi il n’y a rien à se rappeler. Il n’y a rien eu que l’ébauche d’un moi naturel et d’un temps naturel. Cette vie anonyme n’est que la limite de la dispersion temporelle qui menace toujours le présent historique. Pour deviner cette existence informe qui précède mon histoire et la terminera, je n’ai qu’à regarder en moi ce temps qui fonctionne tout seul et que ma vie personnelle utilise sans la masquer tout à fait ».*
La première perception de l’être, avant la vue, l’odorat, le goût, le toucher est l’ouïe. Telles les fondations d’une construction, les premiers repères du fœtus sont sonores. Et le son du cœur, perçu avant la naissance est le premier manifeste de l’attachement entre deux âmes.
Il en va de même pour le chant des oiseaux ou le frottement des élytres de certains insectes. Ces bruits s’inscrivent dans le processus de la reproduction de l’espèce. Bien qu’ils soient dans le registre de la sérénade, et si tant est que cet appareil de séduction n’est jusqu’à preuve du contraire, pas intellectualisé par le coucou ou le coléoptère, s’agit-il là d’une manifestation de l’âme ?
Soit le silence intérieur, caractéristique durant une séance de psychanalyse. Le patient s’arrête de parler. Il se retourne en lui-même, à l’écoute de ses bruits intérieurs. Non pas ceux de sa mécanique corporelle, mais ceux diffus, lointains, parfois presque inaudible, des souvenirs ; émission ténue comme celle d’une étoile très lointaine et très ancienne. Dans le même registre du silence, il y a celui qui permet à quelques uns de tenter de se rapprocher par l’isolement du Grand Architecte. La méditation impose le silence ; n’avoir rien à entendre, ne rien dire, pour mieux écouter une émission non plus sonore, mais spirituelle. Dieu aurait donc le pouvoir de se manifester dans un registre au-delà de l’éther ? Certains continuent à croire que le tonnerre, le grondement de la tempête, du volcan sont les manifestations les plus pertinentes de colères divines, d’autres sont excités par cette crise de la nature ; pour tous, elle confirme que la terre tourne. L’ordre naturel des choses s’impose. Un silence impromptu précède souvent l’orage et les animaux ne s’y trompent pas.
Le silence absolu n’est « perceptible » qu’à une seule condition : l’intérieur d’une boîte parfaitement étanche, la « chambre sourde », absolument stable et sans aucune manifestation mécanique en son intérieur. Le récepteur de ce « bruit=0 » ne peut être qu’un appareil inerte, électronique. Cet engin n’a aucune utilité sinon celle de tester la précision des radars militaires ou des radiotélescopes. S’introduire dans un caisson d’isolation sensorielle a pour effet d’amplifier les bruits de son propre corps, ceux de sa respiration, du rythme cardiaque, du chaos stomacal et intestinal, le flux sanguin. C’est parce qu’il y a conscientisation de Soi par une perception exacerbée de ces bruits intérieurs qu’il y a manifestation de l’âme. L’esprit se reconnaît à travers son support : le corps en vie ; un postulat qui coupe court à la question et permet de dire : le bruit est la manifestation de la vie. L’aveugle peut savoir, à l’écoute, s’il est dans un espace clos ou à ciel ouvert, si la vie d’un autre est à proximité vie. L’association du dire et de l’entendre (s’entendre dire) confère à la perception de soi un rôle fondamental dans l’élaboration de la conscience.
Quant est-il de la perception de bruits des avions et des bombes par les enfants d’Irak ? Un bruit, pourtant très proche de celui de l’orage, prend une signification toute autre. Ce n’est plus le chaos légitime de l’Univers, mais le désordre des âmes qui s’exprime.
* : Phénoménologie de la perception, Merleau Ponty – Coll TEL, Ed Gallimard.
Ce téléphone qui ne sonne pas. Le souvenir de la voix de celui dont on se demande ce qu’il fait, où il est. Cette voix qui résonne quelque part dans la mémoire. A souhaiter l’entendre, j’en entretiens la fréquence, la modulation, les intonations. Comme autant de traces enregistrées, dont on relit régulièrement le contenu.
C’est un silence plein de bruits : le vent dans les arbres, un chien qui aboie, un moteur au lointain, les insectes du jardins, le son si particulier de la chaleur lourde qui tente d’entrer dans la pièce à travers les volets tirés et les fenêtres ouvertes, un silence vert de chlorophylle, un silence à l’odeur d’orage. C’est dans ce silence, plein de bruits que la résonance de la voix de celui que j’aime prend toute son ampleur. Sieste, rêve…
… L’être aimé est quelque part dans cette foule bruyante et agitée. Sa présence se fond parmi les déplacements des autres. Souvent, ils me regardent. Je ne comprends pas leurs paroles. J’entend un brouhaha intense et plein de cris et d’injonctions dont le sens m’échappe. On attend de moi quelque chose. Il fait aussi lourd dehors, sur la place noire de monde que frais dedans. Le bruit de l’agitation se perd dans les hauteurs des voûtes de pierre, là ou la lumière parvient à peine. Sons et photons se dissolvent sous les croisées. Les pierres semblent grises de la couleur de l’absorption, celle qui ne réfléchit rien ; en tous cas pas la lumière. Quelques meubles de bois grossiers : longues tables, bancs et quelque chose d’imposant (un confessionnal ?)…
Ce silence à un goût. Celui qui mélange la quiétude apparente et un tourment intérieur, le goût d’une endorphine particulière ? Je ne dis pas ce que je ressens. Simplement, je cherche à en apprécier la saveur. C’est un exercice que l’on ne partage pas, que l’on fait en silence.
… J’enfle à la hâte une robe ample de lin. La revêtir me donne aussitôt une sorte de pouvoir. Les regards des autres redoublent d’intensité à mon égard. Je lis dans ces yeux brillants dans la pénombre comme une supplique. Je pense prononcer des paroles d’apaisement. Je voudrais convaincre de la sécurité de cet endroit, qu’elle lui est conférée par une règle communément admise ; ce lieu doit inspirer le recueillement et la solidarité…
Mais les souvenirs s’estompent. Les traces du rêve, et celles d’un vécu pourtant pas si lointain, sont délavés petit à petit par une pluie de solitude. C’est la grisaille du manque, la mémoire qui se vide peut à peu, un silence s’installe. Jusqu’à l’absolu ?
… Quelqu’un brandit au dessus de la foule une tête coupée, les yeux fermés, un sourire de dormeur aux lèvres, cheveux noirs et brillants, comme ceux des indiennes. La tranche à la base du cou n’est pas nette, comme si la décollation avait été faite aux ciseaux par un tailleur maladroit. Je dois rejoindre le lieu du sacrifice. Les gens, sur mon passage, s’écartent. On a installé au milieu d’une chapelle un meuble/outil. Une patine témoigne de son ancienneté et de son grand usage. Toujours encadré par la foule, je constate que cette tête que l’on me présente est fraîchement coupée par cette machine de rituel ; par une ouverture au devant du meuble, la tête a du jaillir. Par où a-t-on introduit le corps du supplicié ?...
Les traces de la mémoire se révèlent pourtant dans le silence intérieur, dans les moments de solitude. Ce sont comme des objets qu’une obscurité naissante fait peu à peu apparaître. Leur contenu, leur sens luisent de plus en plus pendant que la grisaille de la solitude envahit l’être. Fluorescence des traces.
… Pourquoi cette foule est-elle en colère ? Pourquoi s'en remet-elle à moi ? Je cherche du regard celui que j'aime - il est dans la foule, je le sais - et le le trouve pas. Fin du rêve.
Je me surprends à redécouvrir le son d’un insecte égaré dans ma chambre. Ce son, j’en ai entendu des milliers dans cette campagne si souvent arpentée. Ce son, dont je peux aujourd’hui en détailler la modulation, la fréquence. Il est fortement gravé dans ma mémoire et je l’avais pourtant oublié. Fin de la sieste. La solitude, le vrai-faux silence de la pièce, mon silence intérieur me permettent d’interpeller ma mémoire, de vivifier un souvenir et d’en apprécier la saveur. Silences et souvenirs ont des goûts très proches ! Quant au souvenir de celle de la bouche de l’être que j’ai aimé…
Reçu ça de ma sœur : "A tous ceux et celles qui pensent encore être jeunes, et bien « Non ! ». Beaucoup d'étudiants qui sont entrés cette année (2005/2006) à l'université sont nés en 87 (l'année de la mort de Coluche). Ils n'ont jamais chanté « We are the world, we are the children » ou "Ca,c'est vraiment toi" ni entendu parlé du smurf. Pour eux, le sida et le chômage ont toujours existé. Les Twix ne se sont jamais appelés Raiders (2 doigts coupe-faim) et les M&Ms ne se sont jamais appelés Treets (fond dans la bouche pas dans la main). Et ils ne sont pas au courant du licenciement abusif de Grosquik à cause de son embonpoint remplacé par un ridicule lapin sur les paquets de Nesquik. Et ils n'ont jamais joué à la console Atari, au Commodore 64, au CPC6128 d'Amstrad. Ils ne connaissent même pas Pac Man. Ils n'ont jamais vu de disquettes 5 pouces 1/4. Ils te rient au nez quand tu leur dis que les premiers PC n'avaient pas de disque dur et que les écrans n'avaient qu'une couleur. Le CD est apparu quand ils avaient à peine 1 an et ils n'ont jamais eu de 45 tours de Chantal Goya ou de mange-disques. Ils ne savent pas ce que c'est que d'écouter la radio à grandes ondes, ignorent comment étaient les anciens téléviseurs et ne peuvent pas expliquer comment on faisait sans télécommande et comment on pouvait regarder la TV en noir et blanc. Ils n'ont jamais vu de mire sur un écran télévision ! Ils ignorent totalement qui est Candy, le Prince d'Euphor et même le danger que représente un Golgoth. Ils croient que James Bond a toujours été Pierce Brosnan, ils ne pensent pas aux dents de la mer quand ils se baignent. Ils croient que les pattes d'éph' sont une invention des années 2000 et que le téléphone avec fil est un objet de science fiction, que le minitel est seulement un objet de déco rétro. Pour eux les patins à roulettes ont toujours eu des roues alignées. Mickaël Jackson a toujours été blanc. Ils ne te croient pas quand tu leur dis que Yannick Noah a été un joueur de tennis avant et qu'il a gagné Roland Garros 3 ans avant leur naissance. Ils ignorent que Fonzie est le mec le plus cool de la Terre. Ils savent que Giscard est un ex mais un ex quoi ? Ils se foutent littéralement de ta gueule quand tu leur expliques, pendant qu'ils jouent à la Playstation 2, que tu t'amusais autant avec ton Télécran. Alors dis-toi que ces gens qui sont rentrés à l'université cette année... ce sont eux les jeunes maintenant ! Voici quelques symptômes de ton vieillissement :
Tu comprends le texte ci-dessus et tu souris en te disant « Putain de merde, mais c'est vrai en plus ». Tu te rends compte quand tu lis les journaux qu'une bonne partie des gens du show-biz sont plus jeunes que toi. Tu as parfois mal au dos et tu as des remèdes dans ta table de chevet ou dans le tiroir de ton bureau pour maux de tête, maux d'estomac... Les enfants te disent maintenant "Madame " ou "Monsieur" et te vouvoient. T'es obligé(e) de ranger ton linge toi-même. Pas mal de tes amis sont mariés et ont même un ou plusieurs gosses. Tu ne vas pratiquement plus au Mac Do. Tu penses que le France-Allemagne du mondial 82 a été beaucoup plus marquant que la victoire de 98 (si tu es de sexe masculin, parce que sinon tu n’as pas trop d'avis sur la question). Tu vas à la plage mais tu peux passer toute la journée sans te baigner. Si tu vas te baigner, tu penses toujours à rentrer ton ventre. Tu trouves qu'on offre vraiment beaucoup de cadeaux aux enfants aujourd'hui par rapport à ce que t'avais à l'époque. Tu as besoin d'une journée entière pour te remettre d'une soirée bien arrosée (si si, avoue-le). Après avoir lu cet e-mail, tu décides de l'envoyer à d'autres vieux amis en te disant qu'il n'y a pas de raison qu'ils n'aient pas aussi une petite déprime comme toi, en pensant au temps qui passe. »
Voilà, les quadras qui approchent les 50 s’envoient des vacheries en guise de carte de vœux. J’ai envie de rectifier quelques inexactitudes. J’espère que les jeunes savent que Noah était un formidable joueur de tennis et qu’ils ont conscience qu’il est devenu un mauvais artiste ! Je pense qu’ils savent aussi que le minitel est l’ancêtre du net, et que si aujourd’hui, nous sommes, toutes générations confondues, des millions à « chater », à draguer avec les mêmes usages, les mêmes codes, les mêmes abréviations, c’est que nous étions quelques centaines à le faire sur le minitel. Ce qu’ils ne savent pas, c’est que cela nous coûtait une fortune. Les marques de mon vieillissement ne sont pas dans ce décalage qui paraît si important aux vieux. Défaillance de la mémoire, sommeil en dents de scie, susceptibilité grandissante envers la vulgarité et la banalité et, paradoxe, curiosité de tous, insatisfaction permanente à force de ne pas en savoir assez. La jeunesse et ses interrogations, ses doutes, avec ses interpellations, certes parfois violentes, me renforce de mon engagement à œuvrer pour un monde meilleur. Je le dis souvent. Je n’ai pas d’enfant et après tout, je ne pourrais vivre que pour moi-même, mais j’enrage de laisser à mes nièces et neveux un monde en pleine déliquescence. Assez de ces compétitions permanentes, de cette culture du plus fort et du gagnant. Etre jeune aujourd’hui, c’est vivre les premières heures de cette mutation sociétale : l’avènement des NTIC, celui de l’aller-retour à New York dans le week-end... Jeune, j’étais témoin de l’aube d’une nouvelle ère, et brûlait d’envie de vivre ses premières heures. C’est chose faite ! Est-ce important de se souvenir des smarties et des roudoudous ? J’entretiens plutôt celui des bagarres qui furent les nôtres pour que la jeunesse d’aujourd’hui sache, qu’avant le chômage et le sida, il y eut et il y a encore, le racisme, la xénophobie, l’homophobie… Je me souviens des bidonvilles aux portes de Paris, je me souviens de la première classe dans le métro, je me souviens des premiers pas sur la lune…
Voilà quelques une de mes recettes (à cumuler) pour rester jeune : ne jamais arrêter de fumer des pétards. Alterner rap et lieds, R’n B’ et musique baroque. Porter du RG et du Home Core. Faire au minimum une grasse matinée par semaine et une nuit blanche par trimestre. Porter des badges. Proposer à ses voisins dans le métro des fraises Tagada… Quant aux jeunes, qu’ont-ils de plus que les vieux ? Pas grand-chose, de la discrimination, une loi dite de « l’égalité des chances » qui devrait les mettre au boulot à 14 ans, un apartheid social (surtout s’ils sont issus des banlieues), plus de répression…
La confiance, chimère de l’âme
Pourquoi l’enfant ferait-il confiance à l’adulte, alors que sans être averti, il est arraché du sein de sa mère pour se voir introduire de force dans le bec la cuillère pleine d’une soupe, en rien comparable au lait maternel, et qu’un peu plus tard, on l’enlève de l’environnement en apparence sécurisé du domicile parental pour le plonger dans le lieu de toutes les railleries qu’est la cour de l’école ?
La confiance régit chaque acte de notre vie. Confiance en soi, comme si nous étions en mesure, même une fois adulte, d’apprécier sincèrement les limites de nos facultés physiques et intellectuelles. Confiance en l’autre, comme s’il était, une fois le contrat de mariage (ou de PACS) établi, à l’abri de toutes tentations. Confiance au patron, comme s’il était le garant de la pérennité de l’entreprise, de l’assurance du travail et du salaire. Confiance en les élus du peuple, comme s’il était à l’abri de la confusion entre l’intérêt particulier et celui de la collectivité. Confiance en l’Etat, qui se trompe de plus en plus souvent, préférant une gestion partiale et partisane à celle de toute une Nation. Et hypothèse suprême, confiance en Dieu, au nom de qui on promet, en échange de son adoration, paix intérieure et universelle. Qu’en est-il alors de cette Nature si souvent en colère ; de cette espèce humaine, facteur de tous les maux, et dont les fractions excellent en rivalité ? Si elle est une valeur, la confiance ne peut être un pilier de la morale, dans le sens, où à la moindre occasion, réfléchie ou inconsciente, elle est sujette à la trahison. Notre système, sous tous ses aspects, politique, économique et social, est établi sur la confiance. Et si celle-ci est aussi fiable que l’on veut nous le faire croire, les tribunaux auraient moins de dossiers à instruire. Il y a quelque chose de chimérique dans cette valeur qui n’est qu’une passion de l’âme avec son lot de fragilité et d’instabilité. Si l’homme est un loup pour l’homme alors la confiance ne peut être qu’accompagner de vigilance.
In La lettre du Cabinet de philosophie, janvier 1994.
Répons - Du héros (tragique et seul)…
Le 12 janvier 06, je bloguais : Que deviens-tu ? L’espérance conduirait-elle à la résignation ? L’espoir serait-il un narcotique ? C’est l’histoire d’un homme qui chaque matin, à peine les yeux ouverts esquisse un sourire. Même les poils blancs sur sa poitrine le laissent indifférent et sa gueule de bois ne l’importune pas... Dans sa tête, éternellement jeune ? Nous sommes tous des héros tragiques !
Le 14, commentaire de Cheng-Chui Kuo – alias Buzenval (http://buzenval.blogspot.com/). Le vrai héros du cinéma... c'est vrai, il est souvent seul, souvent tragique. Il sauve tout le monde sauf lui-même. Est-ce qu'on a déjà pris la peine de penser à lui, pour lui? Si nous sommes tous les héros tragiques, cela veut dire que nous sommes tous en train de faire quelque chose pour les autres tout en restant discret et seul. Finalement, est-ce que nous sommes si seul que ça ?
Le 15 janvier : Des stèles sont érigées aux héros, des livres leurs sont consacrés et les héros de cinéma sont l’objet de tous les fantasmes. Nous sommes les héros tragiques de nos histoires, victimes de nos illusions amoureuses. Et en la matière, nous n’agissons que pour nous même. Amoureux, il faut que la terre entière le sache. Econduit, il ne reste – et encore – que quelques épaules pour y déverser ses pleurs, et la solitude, ce temps pour l’interrogation, ce retournement pour voir et revoir les cicatrices intérieures. La discrétion masque la pudeur, la honte d’être seul, vieux – ou trop jeune, malade, pauvre…
J’écrivais cette contribution à la « Lettre du Cabinet de philosophie » en mai 1993 après le débat du café : « Doit-on se réjouir d’être mortel ? » En lisant certains blogs, après une conversation hier soir à table, je ne peux m'empêcher de le placer ici. Suis-je ringard, à côté de la plaque ?
« Se débarrasser de la vie, c’est se priver du bonheur de s’en moquer. Unique réponse possible à quelqu’un qui vous annonce son intention d’en finir. » Cioran. C’est que j’étais tenté de répondre à un ami qui me prévenait avec le plus grand sérieux son intention s’il apprenait un jour être touché par le VIH. Difficile de philosopher sur un tel sujet ? Autant le vaste champ de l’éthique est l’objet de toutes les supputations morales, religieuses, philosophiques, autant le sida, que Michel Bounan comparait à la « peste noire » du XIVe, est si proche de tout un chacun, que le temps manque pour en faire faire un sujet théorique. « Le sida, c’est la mort » hurlaient les militants d’Act Up. Le slogan est juste et précis. C’est l’ombre de la grande faucheuse que l’on perçoit dans le regard de celui, qui non seulement a rencontré fortuitement le virus, mais cumule les infections, celui qui sait que sa vie est en sursis. « Condamnation » lit-on dans la presse bourgeoise… les mêmes d’une personne reconnue coupable. La maladie est peut-être assimilée dans l’imaginaire populaire à une faute gravissime, certain(ne)s ont même osé affirmer qu’il s’agit d’une sanction divine contre la débauche et la perversion ! Du temps de la peste noire, la société était malade dans ses relations sociales : écarts considérables entre les classes dirigeantes et les paysans, guerres, famines, inquisition… Faute de comprendre que l’épidémie avait pour principal vecteur l’inexistence d’hygiène, on a vite fait de trouver des responsables dans certaines communautés. Cette maladie endémique fût alors qualifiée de « peste juive » ! Et aujourd’hui ? De qui, de quoi est malade la société ? Pour que dès la découverte du sida, on mette à l’index les homosexuels, les africains et les toxicomanes ? Comme si, avec la promesse de la fidélité que l’Eglise obtient si facilement chez les jeunes mariés, l’hétérosexuel(le) était à l’abri ! Quant cessera-t-on de se jeter mutuellement ? La société dans son entier est concernée et les récentes déclarations de responsables politiques doivent être suivies de mesures nous concernant tous, sans introduire un système coercitif ou répressif, des mesures qui engagent la responsabilité de chacun, et où l’accompagnement des malade est pris en charge par les « proches » ET la collectivité…
L’attitude la plus souvent rencontrée, face à ce que beaucoup considère comme une fatalité, ressemble à une démission. Et pour cause ! Est-il tolérable de « vivre avec » ? Je ne parle pas de celles et ceux qui, séropositifs, s’installent dans un arsenal de procédures, de protocoles, et dont le jeu de relations sociales et affectives est modifié en profondeur ; mais des autres qui forment le plus grand nombre. Combien faut-il avoir perdu d’amis pour être compté dans ce que les acteurs des campagnes de prévention désignent par « personnes concernées et proches » ?
La préparation à sa propre mort passe par l’appréhension de celle des autres. C’est soit la fuite et alors la douleur est encore plus grande, soit l’accompagnement et alors, en cherchant à comprendre les causes, on peut la considérer comme un soulagement. L’idée de néant, de vide, de non-existence est insupportable tant l’égo est fort. L’échéance du rendez-vous avec Hadès plonge l’homme dans le plus grand complet désarroi. Et pourtant, la mort après la maladie opportuniste (le virus, responsable d’une dégradation des défenses immunitaires, entraîne des affections aux quelles la résistance ne peut faire face), n’abrège-t-elle pas bien des souffrances ? N’est-elle pas parfois, de plus en plus souvent, une délivrance, après la déchéance ?